Noël Ruffieux, Enquête sur l’état de l’orthodoxie

Voici un article rédigé par Noël Ruffieux et paru dans la revue « Chrétiens en marche », le Bulletin trimestriel du Centre Saint Irénée à Lyon.

Les chrétiens d'Orient

 

 

 

 

 

 

 

 

Noël Ruffieux, Chrétiens en marche, Bulletin oecuménique, 54e année, no 136, Octobre-Décembre 2017, pp. 2 et 3.

Enquête sur l’état de l’orthodoxie

D’aucuns pensent que les relations entre les Eglises se raréfient ou s’appauvrissent sous l’effet des réflexes identitaires des uns et des autres. Illusion d’optique peut-être, car la chronique ecclésiale rapporte de nombreuses rencontres de théologiens, commissions de dialogue, visites de primats aux autres Eglises. Au niveau institutionnel, les responsables bougent beaucoup. Du 21 au 24 août, le cardinal Pietro Parolin, secrétaire d’Etat du Vatican, bras droit du pape François, a séjourné en Russie, où il a rencontré le patriarche Cyrille de Moscou et le président Vladimir Poutine. Officiellement, une nouvelle rencontre du pape et du patriarche n’était pas à l’ordre du jour. Le cardinal décrit les relations entre le Vatican et la Russie comme « un dialogue patient, constructif et respectueux ». Le lendemain de la visite, le métropolite Hilarion, son homologue russe, disait au quotidien Avvenire : « Pour nos Eglises, le moment est venu d’agir de manière conjointe pour défendre les idéaux des Evangiles. »

Avant la fameuse rencontre à Cuba de François et Cyrille en février 2016, le pape disait : « La Russie peut donner beaucoup au monde. » Quel peut être cet apport ? On trouve une réponse partielle dans une étude passionnante sur la croyance religieuse et le sentiment d’appartenance nationale en Europe centrale et orientale, publiée en mai 2017 par le PEW Research Center, de Washington. De juin 2015 à juillet 2016, ce centre indépendant a mené une enquête auprès de plus de 25’000 personnes d’au moins 18 ans, dans 18 pays, par des entretiens personnels en 17 langues.[1] L’étude fait partie d’un vaste projet mené dans le monde entier pour comprendre les mutations religieuses et leur influence sur les sociétés.

Choisir l’Europe centrale et orientale, c’est forcément se focaliser sur l’orthodoxie : à part quatre pays à large majorité catholique (Pologne, Croatie, Lituanie, Hongrie), trois pays mêlés religieusement (Estonie, Lettonie, Bosnie), dix pays sont à majorité orthodoxe de 92% à 71% (Moldavie, Grèce, Arménie, Géorgie, Serbie, Roumanie, Ukraine, Bulgarie, Belarus, Russie). Malgré les apparences, la Russie est la moins densément orthodoxe[2] ; mais à elle seule son Eglise forme la moitié de la communion orthodoxe mondiale. Servons-nous de cette enquête pour parcourir le paysage orthodoxe, sachant que, si les chiffres sont révélateurs, ils ne révèlent pas tout. Ils ne parlent qu’imparfaitement de l’expérience religieuse, du vécu intime du croyant. Ils posent du moins de pertinentes questions.

Encore une précision : Parler de l’orthodoxie d’Europe centrale et orientale, ce n’est pas parler de toute l’orthodoxie. Elle vit aussi au Proche Orient, au nord-est de l’Afrique, et bien sûr dans une grande diaspora à travers le monde.[3]

De cette immense enquête, voici quelques données qui, pour les lecteurs proches des milieux orthodoxes, étaieront ou contrediront des observations et des intuitions.

Religion et identité nationale

Après l’implosion de l’empire soviétique, la religion (orthodoxe ou catholique) s’est réaffirmée comme une part importante de l’identité personnelle et nationale dans la plupart des pays où le communisme l’avait combattue en imposant l’athéisme. A l’exception notoire de la République tchèque où 72% des sondés se déclarent sans religion, la grande majorité disent croire en Dieu (75% en Russie, 86% en Pologne, 95% en Roumanie, 99% en Géorgie) ; ils déclarent aussi leur affiliation à une religion institutionnelle, à une Eglise. Dans tous les pays orthodoxes, entre 1991 et 2015, le nombre d’adultes se disant chrétiens orthodoxes a fortement augmenté, voire doublé (Ukraine, Russie). Selon une étude de juin 2017[4], ces trois dernières années le nombre de Russes se déclarant athées a passé de 26% à 13%, et le nombre de ceux qui se disent religieux de 35% à 53%. Dans la plupart des pays orthodoxes ex-soviétiques, la majorité des gens sont convaincus que leur pays est devenu plus religieux. Mais la Pologne, qui a réussi à maintenir une forte vie religieuse sous l’emprise soviétique, et la Grèce, qui en fut préservée, ont un commun sentiment : leur pays était plus religieux dans les années 70 et 80. La Roumanie jette le même regard sur son passé. Ces pays seraient-ils contaminés par l’Europe occidentale, où « la croyance sans attachement » fait ses emplettes au supermarché religieux ?

En Europe centrale et orientale, religion et identité nationale sont étroitement liées. Cela se vérifie en Russie ou en Pologne : la majorité des consultés (autour de 60%) affirment qu’être orthodoxe ou catholique est important pour être « vraiment Russe » ou « vraiment Polonais ». Il en va de même dans un pays qui n’a pas été asservi par le communisme, comme la Grèce : pour 76% des consultés, « être orthodoxe » est essentiel pour être « vraiment Grec », parce que peut-être survit l’image de l’Eglise qui a joué un grand rôle dans la lutte pour l’indépendance sous l’Empire ottoman. Chez les orthodoxes, ce sentiment national s’accompagne de la conviction que leur culture est supérieure aux autres : 89% des Grecs le pensent et 69% des Russes. Les institutions ecclésiales ont donc un rôle à jouer dans la vie publique. Mais l’appui financier de l’Etat n’est soutenu que par une courte majorité de sondés (56%), l’Ukraine (38%) et la Grèce surtout (18%) refusant clairement cette intervention.

Le revers de la médaille est que beaucoup embrassent la religion comme un élément de l’identité nationale, alors même qu’ils ne sont pas vraiment pratiquants. Parmi les adultes orthodoxes ou catholiques, relativement peu nombreux sont ceux qui affirment fréquenter régulièrement les offices religieux, ou prier souvent, ou considérer la religion comme un élément central de leur vie (15% des Russes). Globalement, à travers l’espace orthodoxe, la présence dominicale à l’église ne dépasse pas 10%. Elle serait de 7% en Russie et Serbie, 16% en Ukraine, 17% en Grèce et Géorgie, 24% en Roumanie (mais 41% chez les catholiques de Pologne). En Roumanie, 42% des sondés prient chaque jour, 31% en Grèce, 18% en Russie. En moyenne, 27% des orthodoxes respectent le carême (54% chez les catholiques). Les orthodoxes sont 17% à lire l’Ecriture sainte (25% des catholiques). Mais plus de 90% des orthodoxes ont des icônes à la maison ou allument des cierges à l’église.

En 2013, selon le Patriarcat de Moscou, 79% des orthodoxes fréquentaient l’église. Ce chiffre me paraissant surfait, englobant n’importe quelles visites à l’église, j’ai calculé la participation des fidèles moscovites aux offices de Pâques 2014, la fête des fêtes. En tenant compte des chiffres donnés par la police, corrélés à la population moscovite (12 millions) et à sa proportion d’orthodoxes (67% en mars 2015[5], soit 8 millions), j’en conclus que les 600’000 participants aux offices de Pâques ne dépassent pas 8% des orthodoxes. Célébrer Pâques et participer à la Liturgie dominicale sont des signes évidents d’attachement à l’Eglise. Ma remarque ne veut pas amoindrir la visible croissance de l’Eglise russe, mais la ramener à des proportions plus vraies.

Conflit entre Orient et Occident ?

Sur les tensions actuelles entre la Russie et l’Occident, l’enquête PEW donne un éclairage intéressant. Les pays catholiques sont plutôt tournés vers l’Ouest et méfiants à l’égard de la Russie. Ukraine exceptée, dans tous les pays orthodoxes, convaincus qu’il s’agit d’un conflit des valeurs, le sentiment domine (66% en moyenne) qu’une Russie forte est nécessaire pour faire contre-poids à l’influence de l’Ouest. Et qu’en conséquence elle a l’obligation de protéger les chrétiens orthodoxes hors de ses frontières (64%). Même en Grèce, Roumanie et Bulgarie, membres de l’Union européenne et de l’OTAN, on pense ainsi.

Le rôle russe étant reconnu, en Russie bien sûr et dans quelques pays non russes (Estonie, Lituanie, Belarus, Moldavie, Bosnie), les sondés orthodoxes considèrent le patriarche de Moscou comme la plus haute autorité de l’Eglise orthodoxe. En Serbie, Ukraine, Bulgarie et Roumanie, ce rôle est dévolu au primat de l’Eglise nationale. Seule la Grèce reconnaît cette primauté au patriarche de Constantinople.

Des questions clivantes

Entre l’Orient et l’Occident européens, les valeurs politiques, sociales et morales sont une source de conflit. Dans le jugement porté sur les principes démocratiques, 77% des sondés grecs sont convaincus que « la démocratie est préférable à toute autre forme de gouvernement ». En Russie, 41% pensent que « dans des circonstances particulières un gouvernement non démocratique est préférable ».

Dans les questions sociétales et morales, l’Orient orthodoxe est plus « conservateur » que l’Occident. Par exemple, l’homosexualité est jugée à 84% moralement inacceptable (59% chez les catholiques) et la légalisation du mariage homosexuel clairement refusée. Les jeunes Grecs tempèrent en l’acceptant à 45%

Beaucoup de pays, orthodoxes ou catholiques, n’adhèrent pas à l’idée d’une société multiculturelle, aux nationalités, religions et cultures mêlées. Quelques pays prônent l’homogénéité (Arménie, Pologne, Hongrie) ou sont partagés (Roumanie, Grèce). La Russie, habituée à réunir 160 nationalités, préfère la diversité. L’Ukraine et les pays de l’ancienne Yougoslavie font le même choix, sans doute marqué par les leçons de l’histoire.

Et qu’en est-il de la diversité confessionnelle, question cruciale pour le dialogue œcuménique ? Si la majorité des consultés estiment que catholicisme et orthodoxie ont un « lot en commun », la perspective d’une reprise de la communion plaît aux Roumains (61%) et laisse de marbre Russes et Géorgiens (16%). En Belarus, Bulgarie et Roumanie, les sondés sont clairement « disposés à accepter des catholiques dans leur famille ». Grecs et Serbes sont moins enthousiastes, les Russes hésitent et les Géorgiens refusent net. La réponse des Ukrainiens est instructive : 92% des catholiques accepteraient des orthodoxes dans leur famille, seuls 56% des orthodoxes le feraient pour des catholiques.

Enfin, de quoi rassurer le « patriarche vert » Bartholomée sur l’utilité de ses efforts, dans toute la région, de 60% en Pologne à 84% en Serbie (Russie 74%), les sondés estiment que la protection de l’environnement est plus importante que la croissance économique.

Toute enquête socioreligieuse a des limites et des marges d’erreur, même si elle est menée selon une méthode éprouvée et avec des moyens considérables, comme celle du Centre PEW. Elle ne parle pas des questions théologiques, ce n’était pas son but. Ni de l’expérience intime de la foi chez les croyants. On dira peut-être qu’elle agite l’écume des jours. Mais il arrive que les mouvements de surface révèlent les troubles des profondeurs.

Ces zones troubles sont connues des responsables d’Eglise, des théologiens, de tous ceux qui essaient de percer la carapace d’un triomphalisme orthodoxe facile, justifié par le nombre d’églises construites, de monastères ouverts, de baptêmes célébrés… L’enquête PEW donne de la crédibilité à toutes les voix qui, en Russie et dans d’autres pays orthodoxes, appellent à une véritable renaissance ecclésiale. La vérité peut faire mal, mais elle fait toujours du bien.

Que peuvent donner au monde la Russie et son Eglise ? Les orthodoxes d’Occident auraient sans doute des réponses contrastées à une telle question, tant leur expérience de la vie ecclésiale est différente. Souhaitons simplement qu’ils ne voient pas les Eglises orthodoxes historiques – particulièrement l’Eglise russe – comme un modèle achevé à importer à l’identique, tel un « village Potemkine »[6].

Noël Ruffieux

 

[1] Religious Belief and National Belonging in Central and Eastern Europe. Vous trouvez cette étude, 160 pages pour le texte complet, sur le site du centre http://www.pewforum.org/

[2] Selon l’étude PEW, il y aurait en Russie 10% de musulmans, 15% de non affiliés et 4% de religions diverses.

[3] Une étude PEW de décembre 2012 estime à 261 millions le nombre d’orthodoxes dans le monde, soit 12% des chrétiens, ce chiffre comprenant les orthodoxes orientaux (arméniens, coptes, éthiopiens…).

[4] Recherche du Centre analytique Levada de Moscou.

[5] Sondage téléphonique par le Fonds Opinion publique auprès de milliers de Moscovites.

[6] Allusion aux villages de carton-pâte que le prince Potemkine aurait fait construire pour la visite de Catherine II en Crimée en 1787, afin de dissimuler la misère qui y régnait.

 

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